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LA DOMINATION (GRASSET 2008)
Longtemps j’ai pensé que le jour où je parviendrais à publier un livre sur mon père, je cesserais définitivement d’écrire »
Ecrire sur son père : tel est le contrat signé par la narratrice avec un grand éditeur.
Comment aborder cet homme-caméléon, juif engagé auprès de la cause palestinienne, époux en apparence convenable qui installa sous le toit familial une russe énigmatique, chirurgien humaniste aux pulsions suicidaires ?
Pour venir à bout de cet ouvrage impossible, la narratrice va se glisser dans la peau d’un personnage fictif, le fils qu’elle a toujours rêvé d’être : Adam. Lui apparaissent alors les secrets d’une vie baignant dans les mensonges et l’illusion, la manipulation des êtres et des mots.
Entre répulsion et domination, érotisme et cruauté, chimère et réalité, masculin et féminin, lumière et ombres, c’est un ballet des sentiments troubles que Karine Tuil chorégraphie dans ce roman vitruose.


Le Monde des Livres vendredi 29 août 2008 Critique d'Emilie Grangeray "La domination", les secrets du caméléon

Doué en tout. Surtout pour brouiller les pistes. Deux identités. Deux pays. Deux cultures. Deux appartements. Deux vies. Et pourtant, un seul homme. Tel est le père de la narratrice du dernier et remarquable roman de Karine Tuil. Qui était cet ancien chef du service d'urologie d'un grand hôpital parisien, pionnier de la médecine humanitaire aux pulsions suicidaires, ce juif antisémite, ce champion de la morale qui fit cohabiter sous le même toit sa famille officielle - une femme issue de l'aristocratie catholique et leurs deux enfants - et l'officieuse - une jeune juive russe avec laquelle il aura eu deux garçons ?
C'est ce qu'essaie de savoir sa fille qui, pressée par un éditeur aussi mystérieux que pervers, tente d'écrire pour comprendre. Comprendre ce caméléon capable de s'adapter à n'importe quel milieu, et de "s'assimiler jusqu'à prendre l'apparence de l'Autre". Pour ce faire, elle se glisse dans la peau du fils qu'il aurait voulu avoir : "Je serai le mâle (...), la part d'ombre. Je serai la part juive, opaque, ténébreuse, virilisante." Adam (puisque c'est ainsi qu'il avait décidé de l'appeler) se met en quête de ses origines. Pourquoi avoir changé de nom, avoir préféré Lance à Lansky ? Par instinct de survie ? Honte ? Désir d'oubli ? D'assimilation ?
"SOUVIENS-TOI !"
Quels sont ces personnages qui, à force de vivre dans le déni et le secret, d'entretenir les illusions et de préserver on ne sait quelles apparences, finissent par se mentir à eux-mêmes ? "Nourris au lait noir de l'effacement, nous buvions les paroles de notre père (qui) avait passé sa vie à (...) dissimuler son identité", écrit Adam, s'interrogeant, dès lors, sur ce qu'il pouvait trouver à cette femme pas vraiment plus belle qu'une autre. Quel est ce lien qui les unissait, sinon celui avec un peuple, et avec son propre père, vieux Russe fou en train de mourir ? Mais jusqu'où peut-on aller dans la négation de son identité ? Jusqu'à ne plus savoir qui l'on est, comme le protagoniste d'Interdit (Plon, 2001), dans lequel Karine Tuil écrivait : "La mémoire est une vieille juive hystérique, tu lui dis de se taire, elle hurle encore plus fort, Souviens-toi !, Souviens-toi ! Tu n'as plus d'autre choix que de lui obéir."
La mémoire, le poids de l'histoire, la comédie sociale, les relations amour-haine (voir notamment Tout sur mon frère, Grasset, 2003) ont toujours habité les textes de Karine Tuil, mais la thématique première et principale reste la quête identitaire. Avec humour souvent, avec plus de gravité parfois comme dans Douce France (Grasset, 2007), ici avec douleur, elle dit les mensonges devenus trahisons. Quitte à troubler, à déranger, elle interroge la réalité, souvent plus ambitieuse que la fiction : "Nous pouvons bien la travestir (...), nous pouvons essayer de la rendre décente, elle se déshabille toujours pour nous montrer sa vérité."




Avant critique de LIvres Hebdo du 22 août 2008 par Véronique Rossignol Manipulation en eaux troubles dans un roman psychologique de Karine Tuil situé dans le monde de l'édition.
Après un précédent roman social et dénonciateur; plutôt documentaire, autour des sans-papiers, Karine Tuil revient à des intrigues plus psychologiques en racontant une histoire de jeux de pouvoir dans le milieu de l'édition........ C'est aussi à travers ce prisme que judéité, assimilation, tyrannie des origines, culpabillité, refoulement identitaire, grands thèmes chers à la romancière, sont tissés plutôt habilement dans la trame du drame psychologique et de la peinture sociale.



"Le Nouvel Observateur " daté du jeudi 21 août 2008 Article de Sophie Delassein intitulé "Double jeu"
«Le désir d'être quelqu'un d'autre m'obsède», confesse Karine Tuil, dont les récits sont traversés de personnages à double ou triple vie. Elle est l'écrivain des apparences trompeuses et du secret. L'ambiguïté est à nouveau la reine du bal dans «la Domination», son septième roman. La narratrice : un écrivain, justement, dont les deux livres sont jusque-là passés inaperçus. Elle a entrepris d'écrire la vie de son père, le défunt Jacques Lansky, à l'invitation d'un éditeur légendaire. «Renoncez à être l'élève appliquée : écrivez !», ordonne le mentor. Pour mieux la manipuler, il la séduit. Et elle, Mlle Lansky, de peur de ne pas venir à bout de cet ouvrage, se mue, par la plume, en garçon, et devient Adam. Virtuose, Karine Tuil mène de front deux récits en un : celui d'Adam rédigeant les chapitres commandés et celui de la fille de Jacques Lansky, amoureuse de l'éditeur, découvrant des bouts de vérités sur un père qu'elle croyait connaître. Chef de famille, médecin réputé, grand séducteur, juif honteux fustigeant le sionisme, Jacques Lansky fascine. Que sa maîtresse, une Russe qu'il fait passer pour son assistante, soit venue accoucher dans l'appartement familial fait finalement de lui un polygame ordinaire. «Je mens par amour, par lâcheté, par habitude, goût du secret», confiait-il à ses carnets. Il y a bien d'autres tiroirs à ouvrir après sa mort. D'ailleurs, quand sa fille ouvrira le dernier d'entre eux, on comprendra pourquoi l'éditeur voulait absolument ce livre. Le récit porte sur les équivoques sexuelles mais surtout identitaires. «Jacques Lansky est un homme qui n'a pas su composer avec son identité», délibère l'auteur. Cela explique que le personnage central de son roman ait laissé, avant de se pendre dans son bureau, ce mot : «Je ne peux plus, pardon.» Karine Tuil, elle, démontre un art incomparable pour tenir son lecteur en haleine et dénouer les intrigues les plus complexes.
Dimanche 14 septembre 2008 Le Journal du Dimanche "Trouble, ambigu, pervers, scandaleux." "La domination est une réussite. " "Son meilleur livre" Bernard Pivot de l'Académie Goncourt
Pour son septième roman, Karine Tuil a choisi un sujet casse-gueule. Son audace est récompensée. La Domination est une réussite. Son meilleur livre. Parce que, à l'image de ses personnages, il est ambigu, pervers, scandaleux. Surtout, parce que Karine Tuil possède aujourd'hui une maîtrise de l'écriture qui lui permet, tels les champions de canoë-kayak, de se faufiler entre les écueils et d'aborder tourbillons et remous avec une énergique habileté. La Domination est d'abord celle de l'écrivain sur son style.
La jeune narratrice a eu un père juif qui, comme certains portraits de Picasso, avait deux visages. Le premier, public, controversé, était celui d'un brillant urologue, pionnier de la médecine humanitaire, généreux, cultivé, qui avait choisi la Palestine contre Israël. Ses engagements et son livre (Israël, une histoire de domination) lui valaient soit de passer pour un homme courageux et exemplaire, soit d'être considéré comme un traître antisémite. Il y avait de l'exigence dans son attitude, du défi. De la morale aussi, alors que, rentré chez lui, il n'en avait plus aucune. Passe encore de satisfaire sans vergogne son goût immodéré pour les femmes des autres, mais imposer sa jeune maîtresse russe et leur enfant au domicile conjugal, à son épouse, à leurs trois enfants? Ce séducteur cynique avait fait "de l'errance sexuelle un substitut à l'exil juif". Il était impulsif et calculateur, coléreux et comploteur. Un grand artiste de la manipulation intellectuelle et sentimentale.
Comment la narratrice, qui a déjà publié des livres, ne se sentirait-elle pas invitée, après l'énigmatique suicide de son père, à se lancer dans son portrait? D'autant qu'elle y est poussée par "un grand éditeur": "Vous allez écrire ce livre et les gens vont l'adorer, vous savez pourquoi ? Parce que vous allez faire le portrait d'un juif amoral et que les gens en ont assez de la figure du juif élu, humain et responsable [...] Quel sujet! Votre père, l'icône humanitaire, marié à une chrétienne aux allures de sainte, le super-héros juif venu sauver le monde arabe, le grand bourgeois aux allures christiques, avait fait venir une Israélienne dans sa propre maison avant de repartir avec elle passer ses vieux jours sur les rives du Jourdain, où il finirait peut-être par marcher sur l'eau !"
Il est convaincant, l'éditeur, n'est-ce pas ? Ce livre, ce sera son dernier enjeu avant de prendre sa retraite. Lui-même juif, sa personnalité, sa renommée, sa culture, sa mémoire, son autorité sont impressionnantes. La jeune femme ne résiste pas au vieux séducteur. Elle se retrouve dans son lit et dans son programme. Il la bouscule et il l'encourage. Il l'humilie et il la délivre. Il lui est odieux et nécessaire. Elle l'aime. Lui aussi manipulateur, bonimenteur, flatteur, provocateur, il sait y faire. Peut-être tient-il particulièrement à ce livre sur ce médecin juif dont même les qualités étaient suspectes, parce qu'il se reconnaît dans ses manières sauvages de refuser les idées reçues, de piétiner l'intellectuellement correct, de jeter par-dessus bord les convenances et l'hypocrisie?
Et elle-même, n'est-elle pas subjuguée par l'éditeur parce qu'il lui rappelle quelqu'un, si proche et si mystérieux, dont elle était la fille intermittente avant d'en devenir la biographe ? Ou, plutôt, le romancier. Car elle a choisi d'écrire une fiction au masculin, comme si elle était le fils, le mâle, Adam, qu'il espérait quand elle est née. Façon déjà d'affirmer à la fois son refus de se laisser dominer et son désir de lui être posthumement agréable. Elevée dans l'ambiguïté, dans le clair-obscur, dans l'équivoque, elle s'y maintient et même s'y plonge encore plus à travers sa relation avec un éditeur pervers. Elle doit se montrer à la hauteur de l'un et de l'autre. N'être dupe ni de l'un ni de l'autre. Se servir de l'un pour mieux comprendre l'autre.
Jusqu'au jour où elle découvre, stupéfaite, atterrée, qu'ils ont été des amis intimes, que l'éditeur a peut-être été l'amant de sa mère - celle-ci le traite maintenant de "sale type" - et qu'il avait refusé de publier le livre scandaleux de son père. Ils n'auront cessé l'un et l'autre de l'égarer en brouillant les pistes.
C'est ce que fait également Karine Tuil avec le lecteur. La manipulation, la provocation, le trouble, elle sait aussi en jouer. Peut-être la fin du roman est-elle trop calculée et psychanalytique ? Mais c'est un juif, après tout, qui a inventé la psychanalyse.
PS - De quel éditeur Karine Tuil s'est-elle inspirée? se demande le Tout-Paris littéraire, c'est-à-dire la moitié du Flore et un quart de la Closerie des lilas. Je crois bien les connaître et n'en ai reconnu aucun. Ou, alors, tous!











Bibliographie
© 2011 karinetuil